tobiasbernstrup-miltosmanetas Tobias BERNSTRUP
X-SEED 4000

Miltos MANETAS
Memoirs of the Devil


Vernissage le 31 janvier 2004, de 18 à 21 heures. Performance de Tobias BERNSTRUP à 19h30
Exposition du 3 février au 24 mars 2004, du mardi au samedi, de 12 à 19 heures


Les vidéos de Tobias BERNSTRUP entraînent le spectateur dans l'exploration d'une ville contemporaine dépersonnalisée et anxiogène. Créées grâce à la fonction "Edit" de jeux vidéos − qui permet de développer de nouveaux décors et niveaux de jeu −, ses œuvres ont pour cadre un paysage urbain, réel ou générique, à chaque fois différent mais qui renvoie à la même ultra moderne solitude. Certaines de ces vidéos sont interactives et leur créateur les qualifie alors de "jeux" ; mais plus que d'un jeu, le spectateur devient acteur d'une errance sans but ni échappatoire, si ce n'est une mort inéluctable : "game over". Pour Tobias BERNSTRUP, « la ville est l'espace où se cristallisent la blessure, le manque, la mort, la réalité déchirée et inachevée du sujet qui cherche et ne trouve rien. »
Pour sa première exposition en galerie en France, Tobias BERSNTRUP présente une nouvelle vidéo, interactive, X-Seed 4000, du nom de la construction la plus élevée jamais projetée. Cette "tour", à la fois utopie et projet en cours d'étude pour une construction d'ici 30 ans, culminerait en effet à 4000 mètres de hauteur et abriterait un million d'habitants sur 800 étages. Construite sur l'eau, dans la baie de Tokyo, sa forme conique évoquerait le mont Fuji-Yama. Le "joueur" est invité à évoluer dans un environnement de ville déserte, sans voiture ni pollution.
Outre des photos et une autre vidéo, In the Dead of the Night, où Tobias BERNSTRUP met en scène son double numérique féminin sur une musique de sa composition, il réalisera une performance musicale lors du vernissage. Poursuivant la réflexion sous-jacente dans ses vidéos sur la notion de l'identité et de sa perte, l'artiste incarne un personnage différent à chaque performance, du chanteur pop au gigolo en passant par le travesti. Interprétant ses titres électro aux textes mélancoliques liés à la solitude et à la confusion d'identité sexuelle, il brouille les repères et les références, entre dandysme, cabaret allemand, androgynie, imaginaire queer, fétichisme et SM.

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Dans ses toiles où l'environnement informatique est omniprésent ou dans ses sites internet et animations basées sur des détournements de jeux vidéos, Miltos MANETAS s'attache à transcrire des paysages mentaux contemporains. Figure emblématique de l'exploration de ces nouveaux modes d'expression, il a lancé en 2000 un nouveau mouvement artistique voué à cette réflexion : Neen.
Cependant, l'exposition que Miltos MANETAS propose ici est à la fois unplugged, "sans câbles" − ou presque − et très personnelle, puisque portant directement sur sa vie privée. Son titre, Memoirs of the Devil (Les mémoires du diable), fait référence à un ouvrage de Roger VADIM où sont évoquées les trois femmes de sa vie − Brigitte BARDOT, Jane FONDA et Catherine DENEUVE. Dans cette exposition, Miltos MANETAS explore, entre hommage et catharsis, ses relations avec trois jeunes femmes − une artiste italienne star, une icône japonaise et une jeune styliste américaine.
À travers des séries de peintures, des portraits computerisés, des animations numériques et une musique composée spécialement par Marc TRANMER (GNAC), Miltos MANETAS dessine un portrait sensible de sa vision de chacune de ces trois femmes et dresse la cartographie de leur relation passée. Une salle à part, où une peinture crépusculaire voisine avec un cube de verre où s'animent des câbles, symbolise sa relation avec les femmes.
Enfin, grande peinture murale hiéroglyphique, Manifesto est une grille d'évaluation de la relation de Miltos MANETAS avec ces trois femmes. Il s'agit en fait d'une nouvelle version, réalisée par le graphiste Angelo PLESSAS, d'une œuvre fameuse d'Alighiero BOETTI de 1967, un poster où celui-ci évaluait les artistes de sa génération et où chaque caractéristique prenait la forme d'un symbole créé par lui. Si le prix de vente des posters était bas, celui du code permettant de déchiffrer l'œuvre était en revanche élevé. Il était en outre prévu que sans acquéreur à une certaine date, le code serait détruit, laissant ainsi la description secrète à jamais ; ce qui fut le cas. Le code de Miltos MANETAS sera en vente jusqu'à janvier 2006.
Sera également présenté www.maninthedark.com, site web conçu par Miltos MANETAS et le graphiste Aaron Russ CLINGER, qui sera activé le jour du vernissage.

Miltos MANETAS est né en 1964 à Athènes, Grèce. Il vit et travaille à New York. Il a notamment participé à des expositions au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (2002), à la Biennale de Lyon (2001), au CAPC de Bordeaux et au Centre Georges Pompidou (2000). Sa première exposition à Cosmic Galerie poursuit une collaboration avec Claudia CARGNEL entamée depuis bientôt 10 ans.

Jusqu'au 23 avril 2004, Miltos MANETAS présentera l'installation Ideal Office #4 à Outcasts Incorporated – 9, rue Pierre Dupont – 75010 Paris − téléphone 01.42.05.93.75.





Memoirs of the Devil

Miltos Manetas, 2004

En 1992 j'ai rencontré Vanessa Beecroft et nous avons vécu ensemble jusqu'en 1999, d'abord en Italie puis à New York. Mais dès 1997, nos lits étaient séparés par un mur. En 2000, j'ai rencontré Mai Ueda, nous avons fait beaucoup de choses ensemble; vers mai 2002, nous avons cessé d'être en couple tout en restant très proche l'un de l'autre. En mars 2003, j'ai eu une aventure avec une fille (#3) que j'avais rencontrée deux ans auparavant en Italie et qui ne cherchait à m'attirer vers elle que pour me jeter une fois arrivée à ses fins. Récemment, je suis aussi sorti avec une quatrième femme, la créatrice de mode Madeleine von Froomer avec qui j'ai encore une relation fortement basée sur le sexe, mais aussi sur l'honnêteté – s'il est possible pour un homme d'être réellement sincère avec une femme.
Les quatre femmes auxquelles je fais référence sont toutes extraordinaires, de par leur talent, mais aussi parce que j'en ai décidé ainsi.
Que leur arrive-t-il si je détourne mon attention d'elles ? Vont-elles s'évanouir dans l'indifférence d'où elles sont venues ? Et que m'arrive-t-il si je me débarrasse d'elles, du moins formellement, en les faisant basculer dans la fiction ?
J'ai décidé de les rassembler dans une exposition, de faire le portrait de chacune d'elle et d'inviter un philosophe – le plus jeune et le plus brillant que l'on puisse rencontrer en France – à écrire un texte. Mehdi Belhaj Kacem n'a pas vu les oeuvres que j'ai faites pour l'exposition, je lui ai simplement décrit chaque salle comme quelqu'un qui raconterait un rêve à son analyste.

Quatre Parques moins une

Medhi Belhaj Kacem, 2004


Si l'amour est une « procédure générique », on serait mieux avisé de dire, parfois, dégénérique, le chiffre trois, même choisi inconscient, livré aux caprices arbitraires des droits, ne peut être innocent. On songe aux Parques, à mettre en boîte, avec la pompe qui s'impose, ce qui n'a pu l'être sur le vif. Parquer les sœurs Filandières, avant que le caprice de l'Une décide que votre crédit court à expiration, et se résolve à trancher le cordon. C'est une fois que c'est fini qu'on accuse le coup de l'évènement. L'art serait donc ici la répétition de trois évènements perdus, perdus d'avance pour certains.

Un peu de poil à gratter lacanien. Si la femme est le phallus de l'homme, ou le symptôme, mais il n'y a de symptôme que la jouissance phallique, la trinité dont Manetas nous offre de parcourir le récapitulé est symptôme, mais de quoi ? De là où évènement et évènement artistique se croisent. L'art est le symptôme du lien rompu avec les Parques, qui les tissent et les brisent à volonté.

Avec le cynisme surjoué qui fait sa réputation, et qui est, comme l'humour, la politesse du désespoir et l'élégance de la probité, Manetas vend la mèche du polichinelle : pour encaisser la plus-value de l'évènement, il faut le répéter cinq, dix, vingt fois. Rentabiliser. Comme il se trouve au moins deux artistes parmi les portraits d'ex dressés, une quatrième fantomatique qui répète l'une des trois, on peut mener l'enquête.

La même probité lui fait dire d'un certain Pierre Joseph qu'il est l'un des plus importants artistes vivants, et que Beecroft ou lui ont commencé par répéter l'évènement constitué par quelques interventions de Joseph, il y a de cela déjà plus d'une dizaine d'années.

Quand Cattelan répète sa galerie voisine, il produit un évènement. Inversement, certaines événementialisations à outrance tombent à plat, et c'est dans le petit milieu fréquent. Il ne suffit pas par ailleurs de répéter, la quatrième Parque, peut-être, dont le sacrifice consenti permet aux trois autres l'évidence de la métaphore, pour être dans le coup, le coup de l'évènement. Et ce qui me frappe avec Pierre Joseph, le connaissant d'assez près, est son incapacité, pathologique en regard du soucis de rentabilité propre à la plupart des artistes dits contemporains, de répéter ce qu'il a déjà fait ; mais aussi de répéter les procédures propres à son champ, l'équivalent rentier des « notions communes » chères à Spinoza. Manetas, lui, accepte de louer le jeu, le jeu de la répétition, mais cartes sur table, sans être dupe ou nous y transformer, ce qui change tout.

Qui répète qui ? Comment l'hystérie froide et martiale de Beecroft en vient-elle à doubler l'artiste, l'hellène présent, qu'elle a étudié, disséqué, dépiauté à l'université pour frayer sa propre voie (Lachésis ?) ? C'est sans aucun doute ça, la répétition : le meurtre de l'évènement qui l'a fondée.

Nous revenons donc sur les traces de Manetas. Si l'on considère, avec Bourriaud, que l'art moderne, trace sans doute la mort de Dieu, au risque d'indéfiniment la répéter, est intrinsèquement relationnel, alors en effet une métaphysique de la relation, type Deleuze, est appropriée. Si l'on considère, avec moi, que toute Relation est vide, c'est ce vide de la relation qu'il s'agit d'examiner, et comment elle produit ses effets. L'évènement est le mirage existentiel fondamental dont nos mémoires s'empiffrent pour parer au trou fondamental de la Relation. L'ironique est évidemment que ceux-là qui pensent et appellent la Relation de tous leurs vœux, soient aussi bien ceux qui se condamnent à la plus tragique déréliction ; tandis que celui qui pose le vide de la Relation comme telle appelle la persécution de cela seul qui vient la meubler : le phantasme. « Hystérie froide » ne doit donc pas se lire pour une péjoration, ni au laudatif : l'auteur la prend tranquillement à son compte, et se reconnaît davantage dans les parques portraiturées de Manétas, que dans son regard à lui, pour autant qu'il est, pour autant qu'il n'est pas exactement ce regard absent de ce qu'il regarde. Car cette hystérique est exactement ce qui, d'attester l'universel de l'absence de relation, propulse aussi l'universel déferlement imaginaire de ce qui veut la combler.

« Qu'est ce que la vérité ? » demande une nymphette dans un film de Godard. Un vieux briscard qui semble en savoir long, lui répond : « c'est entre apparaître et disparaître ». Du tac au tac elle en conclut : « alors c'est transparaître ? ».

Excellente définition, qui est l'exact inverse de ce que l'idéologie présente appelle transparence : l'apparaître supposé « pur », c'est-à-dire la pornographie. Mais l'arroseur finit toujours par se pisser dessus : rien de plus opaque que certaine esthétique de la transparution supposée « pure ». Manetas sait que la transparence est ce qui se tient dans le vide de la relation, dans l'exact interstice entre apparition et disparition, le trou entre, non pas la présence et l'absence, comme dans toute la philosophie du vingtième siècle, mais entre la présentation et la représentation. C'est ce trou et lui seul qui est présence, vérité. Pas de pornographie ici, la pudeur du réel de la relation. Régler les comptes et faire virer l'esthétique relationnelle en esthétique délationnelle ne sera pas son fait.

Manetas : un sentimental qui s'ignore. On ne fait pas le Deuil des Parques : c'est elle qui en décident.